META, une performance du désastre.

Dans une tannerie désaffectée – la plus importante des Balkans au 19ème siècle – ODC joue à la fin du monde cinq soirs par semaines pendant près de deux mois. Les spectateurs sont entraînés à travers ce bâtiment impressionnant, hanté par la mémoire des travailleurs, avant d’assister à un projet artistique et collectif qui tourne court.

META a été créé dans le lieu unique de cette tannerie abandonnée selon un principe de recherches préalables, d’improvisations et de re-montage. L’atmosphère du lieu tout comme les événements politiques qui secouent la Grèce et l’Union européenne imprègnent profondément la pièce. Ici, les questions économiques sont abordées sans que soient laissées de côté la question de la perte de sens, de sensation d’appartenance à un monde déceptif pour la sauvegarde duquel il est demandé à chacun de souffrir un peu, de payer en espèce ou de sa personne, de penser. A côté de comédiens reconnus, la distribution présente un groupe de volontaires comme des concitoyens athéniens, ni plus, ni moins.

Assis dans l’entrée, les spectateurs sont pris en charge par deux hôtesses dont la danse souriante devient sensuelle puis épileptique. Au micro, Electra Tsakalia égraine les mots. Métamorphoses, métabolismes, métallurgiste, métalangage, Metallica – une litanie de meta ouvre la pièce qui interroge la notion d’après : qu’est-ce qui apparaît après la destruction, après la crise, après la fin du monde ? L’alarme retentit, les filles devenues folles sont enfermées, les spectateurs sont accompagnés vers l’extérieur.

Vient alors le temps d’un discours, sur une dalle de béton, à propos des fantasmagories, ces projections qui eurent un succès sans précédent à l’époque des Lumières. Littéralement, il s’agit de l’art de faire parler les fantômes qu’il est possible d’étendre à l’art de faire parler les images, de mettre en mouvement ce qui demeure immobile. Le public est alors conduit dans le sous-sols et le portail métallique se ferme. Très faiblement éclairés ou désignés par un porteur de lampe, des corps gisent sur le sol et sont méticuleusement arrosés. Le son de l’eau emplit d’ailleurs la pièce, partie d’une bande son omniprésente, structurelle dès le premier instant. Engagé à parcourir un corridor sombre, le public passe entre deux vitrines de mannequins étrangement réunis puis près de corps en bocaux de plexiglas ou d’une pile de membres se défaisant lentement.

La fantasmagorie prend alors corps dans un dispositif fascinant : lumière – scénographie – chorégraphie – musique – voix. Au milieu de colonnes de béton, les pieds dans l’eau qui ne cesse de couler du plafond, faiblement éclairées ; au milieu des reflets et des cercles concentriques ; les pieds dans l’eau sombre que l’on imagine glacée ; trois femmes évoluent accompagnées par le voix d’une quatrième, dressée près des musiciens. Visage dissimulés, elles prennent place, doublures de personnages tarkovskiens. Le silence remplace le violon électrifié, l’eau seule fait encore bruit. Des pâles d’hélicoptère se font entendre, la danse se fait violences, chutes. Par instant le monde entier semble avoir disparu. Le son s’adoucit, monte dans les aigus et entonne une mélodie lyrique. Les femmes se mêlent et s’entraînent, se traînent pour accéder au monde supérieur, sur un lent decrescendo.

Lorsque le public quitte la salle des colonnes, il remarque le portail ouverte et accède à son tour au monde du dessus. Plusieurs tableaux vont alors se succéder, prises dans un tournage fictif qui, contrairement à La Nuit américaine de Truffaut montre les misères bien plus que les splendeurs d’une équipes de tournage. Sous les indications d’un réalisateur, rôle repris à la fin du premier mois par la metteuse en scène elle-même, Elli Papakonstantinou, les acteurs enchaînent les scènes, très référencées. Religieuses : la Cène, la crucifixion, la procession ; artistiques : la descente du Danube sur une barge de la statue de Lénine déboulonnée dans Le Regard d’Ulysse de Théo Angelopoulos ou Le Radeau de la Méduse de Géricault ; médiatique : image du terroriste au gilet empli de dynamite ; politique : scène de table ronde ou de manifestation ; populaire : Monney de Abba repris en grec ; symbolique : créatures chimériques qui ferment la pièce. Les références sont les fantômes de cet après improbable.

Difficile de dire tout ce qui emplit la salle. De l’humour, de l’hystérie, de la poésie, de la colère, du cynisme et de l’ironie. De belles compositions visuelles. Des comédiens entiers et délicats dont on ne cesse de percevoir l’engagement physique ou intellectuel dans le projet, avec une mention spéciale pour Valia Papachristou. Une bande-son qui réussit le tour de force d’être à la fois le squelette et la peau de META. Des corps tenus et orientés sur la durée – deux heures.

Peut-être peut-on regretter que la pièce se perde parfois dans un bavardage lassant. Sans doute peut-on préférer les projets aux lignes plus claires. Toutefois la force de pièce trouve sans doute dans cette base désordonnée, miroir d’une écriture collective et en mouvement, un appui solide, un appel à ne pas ronronner à l’intérieur d’une performance figée.

L’abandon des comédiens à eux-même, brutalement sans figurants, sans réalisateur, sans production ainsi que la tentative de rapprochement avec le public résume simplement le projet, qui ne cesse de se remettre en cause, au fil des épisodes de la politique grecque, au long des fluctuations de l’espérance. Confiant la musique, pensée comme structure mentale et sociétale, à Lambros Pigounis et la chorégraphie de META à la londonienne française Pauline Huguet, le collectif ODC prend le risque de s’inscrire dans l’actualité pour une pièce évolutive et incisive qui ne ménage pas le Théâtre et brutalise son public rangé.

Le collectif ODC fondé par Elli Papakonstantinou est composé de musiciens, de vidéastes, de programmeurs, de plasticiens, de danseurs et d’acteurs venus de Grande-Bretagne, de Grèce, de France, d’Allemagne et d’ailleurs. Connu pour son travail sur Homère, l’ensemble ODC a plus récemment mis en espace Viciousness in the kitchen d’après Three Voices de Sylvia Plath.

Danzine

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